«
Nous pouvons intervenir à partir
de la page blanche, depuis le design des
produits jusqu’à leur fabrication,
voire même leur livraison chez le
client de nos clients », détaille
Sylvain Le Pennec, responsable de la chaîne
logistique. À cet effet, Lacroix
Électronique dispose de trois centres
de R & D (Vern-sur-Seiche, Toulouse,
Willich en Allemagne), cinq sites de production
(Saint-Pierre Montlimart, Willich, Kwidzyn
en Pologne, Zriba en Tunisie, Urziceni en
Roumanie), et un bureau d’achats à
Shanghai pour le sourcing en Asie. «
Notre stratégie nous conduit
à spécialiser chacun de nos
sites industriels par secteur d’activité.
Ainsi, notre site français de Saint-Pierre
Montlimart s’est orienté vers
la production d’une grande variété
de petites et moyennes séries en
electronique complexe », ajoute
Sylvain Le Pennec : « 65 % de
nos clients se positionnent dans le domaine
industriel, 20 % dans le secteur militaire
et aéronautique, 15 % dans l’automobile…
Notre site polonais, lui, intervient par
exemple pour 65 % dans l’industrie
automobile et 35 % dans l’industrie
avec des productions de moyennes et grandes
séries ».
Zoom sur le site de Saint-Pierre Montlimart,
commune de la vallée de l’Evre
située à l’est du département
du Maine et Loire, au coeur du Pays
des Mauges… Le site de Lacroix Électronique
travaille ici avec plus de 60 clients, 500
références différentes
de produits finis et gère 13 000
références de matières
premières… Force est de constater
avec Bruno Boutin, responsable de la démarche
Lean, que « les clients demandent
des délais plus courts. Pour éviter
d’avoir à faire du stock, ils
commandent des quantités moindres.
Ils exigent en outre une qualité
irréprochable pour des produits de
plus en plus complexes ». Or,
l’organisation de l’usine de
Lacroix Électronique de Saint-Pierre
Montlimart ne permettait pas à l’époque
de réduire suffisamment ses délais.
Il a donc fallu travailler sur la réorganisation
des flux de composants, de production, etc
… en démarrant une démarche
lean manufacturing dans le cadre de son
plan industriel sur cinq ans (2005-2010)
pour atteindre l’excellence industrielle.

Le
Toyota Production System (TPS), la Production
au Plus Juste (PPJ) et le Lean Manufacturing
désignent le même concept.
Ils sont habituellement représentés
sous la forme d’un temple, avec 3
piliers et des fondations chez Lacroix Électronique.
«
L’objectif de ce plan est de produire
plus de valeurs avec moins de ressources
en développant la culture de l’élimination
des gaspillages », développe
Bruno Boutin : « entre 2005 et 2007,
nous avons commencé par changer d’ERP
et basculer vers SAP en 2007, tout en implémentant
un MES, en l’occurrence le logiciel
Sherpa qui permet de collecter les données
de la production ». Au cours
d’une seconde étape, certains
outils indispensables à la démarche
de lean manufacturing ont été
mis en place : le 5S (abréviation
de 5 termes japonais commençant par
un S : Seiri, Seiton, Seiso, Seiketsu, Shitsuke,
c’est-à-dire débarrasser,
ranger, nettoyer, ordonner, être rigoureux…
Il s’agit de créer un environnement
favorable à la qualité du
travail, à la sécurité
du personnel, et au respect de la discipline),
la démarche QRQC (Quick Response,
Quality Control) en vue d’un système
managérial permettant de répondre
rapidement à des problèmes
de qualité et de traiter efficacement
les incidents sur le lieu même de
leur apparition, le management visuel pour
simplifier l’organisation et la communication,
les chantiers d’amélioration
continue, le SMED
(Single Minute Exchange of Die, changement
rapide d’outil sur les moyens de production),
et la TPM (Total Productive Maintenance
ou Management) visant à améliorer
le taux de disponibilité et à
mettre en oeuvre les bonnes pratiques pour
diminuer le taux de panne.
Entre 2008 et 2010 la démarche lean
manufacturing a été construite
au travers de trois piliers :
- L’organisation en flux tirés
par la demande client,
- La mise en place de flux continus en production
de façon à éviter la
désynchronisation entre procédés,
- L’identification et l’élimination
des 7 mudas (gaspillages) du lean, c’est-à-dire
toute activité sans valeur ajoutée
pour le client.
L’objectif
visé ? Atteindre l’excellence
industrielle, c’est-à-dire
un taux de service client supérieur
à 99 %, atteindre également
une meilleure rentabilité, et diviser
les délais de fabrication par un
facteur 3.
En route vers la démarche du Lean
Supply Chain Management !
Pour Sylvain Le Pennec, « il n’est
guère possible d’entreprendre
une démarche lean sans avoir maîtrisé
la démarche d’anticipation
(disponibilité des composants et
calcul des capacités de production
par le MRP-2) ». Pendant trois
années, entre 2005 et 2008, Lacroix
Électronique s’est donc investi
sur le MRP-2 afin d’obtenir la meilleure
visibilité sur son système
de production, pouvoir organiser au mieux
son Plan Industriel et Commercial (PIC),
son programme directeur de production (PDP)
et transmettre ses programmes d’approvisionnement
aux fournisseurs. Cette démarche
initiale a permis de réduire les
stocks de 30 %.
«
Dès lors que la maturité
MRP-2 a été acquise et mise
sous contrôle, nous avons alors pu
commencer à accélérer
les flux », poursuit Sylvain
Le Pennec. La démarche Lean déployée
chez Lacroix Électronique a été
abordée en 9 étapes, avec
l’accompagnement du cabinet Bill Belt
:
1) Définition du point de
cadencement du flux de production.
Ce point de cadencement a été
identifié comme le point du process
le plus lent dans la ligne de fabrication.
2) Choix d’un flux pilote
en retenant 8 produits, de façon
à pouvoir schématiser la production,
les flux de matières.
3) Réalisation de la cartographie
du flux pilote entre le client qui passe
commande et l’expédition du
produit fini, en passant par les différentes
étapes du processus de production.
Celles-ci sont retransmises à
SAP qui émet les besoins pour satisfaire
la demande dans une philosophie MRP, et
ces besoins sont ensuite retransmis aux
fournisseurs. Lors du lancement de la démarche,
la durée de ce cycle complet était
de 40 jours. Chacune des étapes mettait
en oeuvre un procédé dont
on détaillait la gamme de travail
en flux poussés. Un stock d’encours
était généré
à l’issue du procédé.
Bref, l’étape en question opérait
de façon indépendante avec
son propre planning, sans se soucier du
client interne (l’étape en
aval). En interne, la relation client-fournisseur
était méconnue. On a donc
cherché à reconstruire un
procédé répondant à
une logique client-fournisseur en interne
: les ordres de production sont désormais
déclenchés à partir
d’une commande et du prévisionnel
du client. La cartographie permet de découvrir
les goulets d’étranglement,
les délais de fabrication, les temps
de cycle…

4) Définition du "takt
time" du flux pilote (rapport exprimé
en unités de temps, entre le temps
de travail et la quantité de produits
commandée par les clients). Définition
également de la taille des lots de
production de façon à répondre
exactement aux besoins des clients et à
gagner en fluidité dans les ateliers.
Ce calcul s’avère relativement
complexe à Saint-Pierre Montlimart
dans la mesure où les productions
ne sont pas nécessairement répétitives,
les produits n’ont pas le même
temps de cycle… D’où
difficulté de cadencer les productions
en se fiant sur le takt time. « Il
convient d’effectuer ce calcul chaque
mois de façon à s’assurer
de sa stabilité au fil du temps »
explique Bruno Boutin : « il s’est
avéré que le takt time du
flux pilote était de 4 min 20 s,
tandis que les temps de cycle des différents
produits associés à ce flux
pilote peuvent être très différents
les uns des autres. L’objectif est
donc de trouver une unité d’oeuvre
homogène au sein de chaque famille
de produits de façon à pouvoir
opérer en flux, sans risquer de se
pénaliser du fait de l’existence
de différences de temps de cycle
entre les différents produits
». Plutôt que de cadencer les
unités de produits, on a cadencé
des unités de lots homogènes
de façon à obtenir des takt
times homogènes pour chaque lot de
produits (seule la quantité de produits
diffère d’un lot à l’autre).
5) Définition du flux cible,
en l’occurrence le flux idéal
(ou tout au moins une solution susceptible
d’être atteinte en un an).
Nous retrouvons ici le client qui alimente
en données SAP, et l’ERP à
son tour génère les ordres
d’achat auprès des fournisseurs…
Un stock d’entrée… Quelques
étapes de production en nombre moindre
grâce au regroupement d’étapes
au sein d’un même îlot,
et ce, de façon à éviter
les stocks intermédiaires.

« Le dernier process constitue
un goulet d’étranglement. C’est
lui qui va cadencer notre production
», dévoile Bruno Boutin : «
il cadence en flux tirés les
îlots en amont ». Les délais
fixés pour les différents
process ont été établis
de sorte que la chaîne globale ne
requiert plus 40 jours, mais seulement 9
jours.
6) Mise en place des flux continus.
« Nous avons mis en place deux flux
continus », précise Bruno Boutin.
C’est ainsi qu’ont été
regroupées dans le premier processus
trois étapes (vernissage-test-intégration)
en une seule. Auparavant le temps de cycle
était relativement long puisqu’il
fallait attendre à chaque étape
l’achèvement du traitement
d’un lot de pièces avant de
démarrer l’étape suivante.
En mettant en place un îlot en forme
de U, on a pu réduire notablement
les temps d’attente, tandis que certains
process (vernissage…) ont été
synchronisés : l’opérateur
qui achève le traitement à
réaliser (un appairage, par exemple)
sur une pièce, dépose celle-ci
sur un chariot, et ce chariot, dès
lors qu’il est plein de pièces
traitées, est mis à disposition
du process suivant (le vernissage) qui interviendra
aussitôt sur les pièces contenues
dans ce chariot. En somme, le chariot ne
représente qu’une petite portion
du lot complet à traiter. Un flux
continu s’établit grâce
à une boucle kanban dite "générique"
(ce qualificatif se justifiant par le fait
que deux produits différents sont
pris en charge par cetteligne, l’un
représentant 90 % du volume de production,
l’autre 10 % seulement) permettant
d’éviter les stocks inutiles.
Le kanban "spécifique"
avait déjà été
mis en place dans l’usine polonaise
du groupe, mais sur des productions en grandes
séries. Auparavant, le délai
de production d’un lot était
de 3 jours : ce délai est tombé
à un seul jour. L’îlot
qui occupait autrefois une surface de 100
m², n’est plus que de 50 m².

«
La même démarche de mise en
flux continu a été menée
pour un autre processus où les trois
étapes (soudage à la vague
- complément manuel - test in situ)
ont été regroupées
pour n’en faire qu’une seule
étape in fine » indique
Bruno Boutin. Auparavant, plusieurs personnes
étaient affectées à
la machine de soudure à la vague,
tandis qu’en aval de celle-ci, un
opérateur était chargé
des opérations de retouches et de
contrôle. Le nombre de personnes travaillant
autour de la machine dépendait de
la nature du produit à traiter :
l’objectif était de saturer
le process et d’optimiser le fonctionnement
de la machine. Désormais ce process
a évolué : une personne est
chargée de l’insertion manuelle
des composants à souder dans la machine
et d’effectuer un contrôle (ce
qui l’oblige à se déplacer).
Le moyen est chargé de produire deux
produits différents, plutôt
qu’un seul, de façon à
satisfaire deux clients simultanément.
Enfin différents équipements
positionnés en dehors du process,
ont été rapprochés
de façon à rendre continu
le flux.

«
Nous avons ainsi gagné 10 % d’efficience,
30 % de disponibilité du chef d’équipe
qui devait autrefois construire un planning
complexe après avoir décidé
d’affecter le nombre de personnes
requises sur la ligne. Aujourd’hui,
la configuration de la ligne est figée
: le chef d’équipe n’a
plus à préparer ce planning.
Il peut se consacrer à des opérations
de plus grande valeur ajoutée
», analyse Bruno Boutin : «
la responsabilité des opérateurs,
jusqu’alors diluée, est accrue.
On n’a plus besoin d’équilibrer
les postes alors qu’auparavant, il
fallait s’y atteler dès qu’un
nouveau produit passait sur la ligne. Enfin,
on a réduit le nombre d’outillages
du fait de la réduction du nombre
d’opérateurs servant la ligne,
ce qui a son importance sur le site français
où l’on produit en petites
séries ». A contrario,
il a fallu transmettre de nouvelles compétences
au personnel afin de lui apprendre à
préparer les postes de travail et
être autonome, et de lui apporter
de la polyvalence. Par ailleurs, des adaptations
ont été apportées au
process de soudage à la vague pour
pouvoir traiter simultanément plusieurs
produits, et sélectionner automatiquement
les bons paramètres. On a également
mis en place des seuils d’alerte sur
le testeur en sortie de ligne de façon
à arrêter la ligne lorsque
les défauts atteignent l’un
de ces seuils, et organiser le traitement
immédiat de l’anomalie (QRQC).
Il en résulte que les stocks que
l’on trouvait autrefois à chaque
étape, se limitent à l’entrée
et à la fin de ligne. Le temps d’écoulement
moyen des produits dans ce processus de
soudure à la vague, qui était
de 7 jours autrefois, est tombé à
2 jours aujourd’hui, sur les produits
du flux lean. Le délai d’écoulement
a donc été divisé par
un facteur 3,5.
7) Cadencement des productions et
mise en place des flux tirés. Autrefois,
chaque étape du processus de production
était cadencée en respect
du plan préparé par SAP, de
sorte qu’il était possible
de produire en flux poussés. Cette
organisation a été remise
en cause en mettant en avant le concept
de client-fournisseur interne. Inutile,
en effet de pousser les pièces dont
on n’a pas besoin dans le processus
en aval ! Le management visuel a été
renforcé en rendant l’information
de production disponible pour tout le monde
: les opérateurs peuvent dès
lors se l’approprier et être
responsabilisés sur les tâches
à réaliser. « Un
tableau séquenceur a été
mis en place, avec des fiches en forme de
T, servant à planifier la production
sur le goulet d’étranglement
(en l’occurrence le poste de test
et d’intégration) »,
indique Bruno Boutin : « les opérateurs
ont ainsi la visualisation de ce qu’ils
ont à faire dans l’heure qui
suit, comme durant les prochains jours.
Ils sont ainsi responsabilisés :
s’ils venaient à accumuler
un retard, ils le verraient immédiatement
sur le tableau séquenceur. De la
sorte, les aléas ne sont plus masqués
: ils sont visibles par tous et tout le
monde a l’opportunité de les
résoudre ». Dès
lors, des informations peuvent être
remontées aux processus en amont
: ils ne produiront que si l’îlot
cadenceur les y autorise. Voilà comment
les opérateurs, responsabilisés
par la connaissance de leurs propres objectifs,
ne produiront que les pièces correspondant
à des commandes matérialisées
par la fiche en T et non pour alimenter
un stock. Mais… comme on a affaire
à un kanban générique
(à un bac correspondent plusieurs
produits), les process ne sont pas spécifiques
à un flux de production… D’où
quelques difficultés lors de la mise
en place.
8) Le déploiement de la démarche
lean sur l’ensemble de l’usine
est en cours. L’usine de
Saint-Pierre Montlimart sera parcourue par
quatre flux de production, avec un nombre
différent de clients dans chaque
flux, selon la typologie des process qui
y sont mis en oeuvre, et un takt time par
flux. « Il y a lieu de trouver
des unités d’oeuvre suffisamment
homogènes pour gérer ces quatre
flux, mais pour aller plus loin, nous avons
besoin de retours d’expérience
» note Bruno Boutin.
9) La suppression des gaspillages…
Tel est enfin l’intérêt
de la démarche mise en oeuvre par
Lacroix Électronique. Cette démarche
a mis en évidence :
a. Diminution du stock chez les clients
grâce à la réduction
des quantités minimales de commande,
b. Tous les gaspillages de façon
à les éliminer,
c. La possibilité d’impliquer
l’ensemble du personnel afin de le
responsabiliser,
d. La capacité de doper le niveau
de performance :
| |
2007 |
2008 |
2009 |
Gain |
| Réduction
des délais de fabrication |
40
jours |
16
jours |
9
jours |
44
% |
| Diminution
des en-cours |
|
10
jours |
2
jours |
80
% |
| Libération
des surfaces |
|
211
m² |
82
m² |
61
% |
Jean-Claude
Festinger
|